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Communiqué de presse


La Diaconie – agente de l’Église

Nouvelles conclusions théologiques en science de la diaconie et leurs effets sur la mission et la formation  diaconale

Conférence de Christoph Sigrist au Forum de la Diaconie, 13 mai 2011, Montmirail NE (résumé français)



L’ABC de la diaconie : prie et agit !

Un jeune garçon dérangeait la messe de minuit en récitant l’alphabet : A, B, C, D… Remis à l’ordre par le prêtre, le garçon confesse qu’il a grandi sans père et mère et n’a jamais appris à prier. Il pensait envoyer à Dieu les lettres de l’alphabet afin que Dieu lui-même les prenne pour composer une prière selon son  plaisir. Le prêtre, impressionné par cette réponse, le fait venir auprès de lui et propose à l’assemblée de faire de même : chaque lettre de l’alphabet représenterait une bonne action, un engagement concret accompli durant l’année.

Cette histoire de Paulo Coelho nous suggère : la diaconie, c’est l’ABC de l’aide concrète – donner du pain à celui qui a faim. Chacun est en mesure de comprendre ce que cela recouvre – laissons l’argumentation sur les fondements théologiques de l’entraide à Dieu. De plus, le prêtre de cette histoire a un comportement diaconal exemplaire : il inter-vient comme agent des laissés pour compte afin de créer une solidarité entre ceux qui sont dans le besoin.

Henk de Roest décrit l’existence diaconale d’une petite paroisse de ville qui, avec ses diacres, inter-vient en se situant entre les personnes qui ont besoin d’aide et toutes les organisations qui procurent de l’aide : associations et instances de la société civile, initiatives et projets. Il s’agit de co-initier, de co-discerner les besoins, de co-inspirer, de co-créer, de co-développer une vie communautaire et solidaire en milieu urbain. « Dans la mesure où les diacres communautaires envisagent leur rôle de tisseur/tisseuses de lien, il/elles peuvent devenir des bâtisseurs/bâtisseuses de ponts – pontifici. »[1]

Prie et agit ! Si vraiment la diaconie comme action d’aide se présente l’agente de l’Église – avec ses membres, ses bénévoles, ses employés et ceux qui coopèrent avec elle – il s’agit donc d’apprendre toujours à nouveau l’ABC de la diaconie, faisant confiance à Dieu qui saura former des phrases pleines de sens à partir de ce nous ânonnons sur la terre.

La conférence se propose de

A)     Donner un fondement théologique à la diaconie qui soit conçu de telle manière que celui-ci n’exclue pas les personnes d’autres croyances et d’autres convictions, mais permette de co-agir avec elles.

B)     Définir la mission diaconale de l’Église (« Diaconisation de la communauté », Moltmann 1984) de telle sorte que son existence « entre » lui permette d’élargir son horizon et d’augmenter son efficacité.

C)    Concevoir la formation des agent-e-s de l’Église de sorte qu’ils/elles remplissent clairement leur rôle de « créateurs/créatrices de liens ».


A. Fondement théologique

Traditionnellement, la diaconie cherche son fondement sur le mot grec « diaconia ». Toutefois, cela n’aboutit guère à une conception claire de ce que recouvre la diaconie. Avec mon collègue Heinz Rüegger, théologien et éthicien à l’institut Neumünster, nous travaillons depuis bientôt 10 ans à cette question. Je pense qu’ici, nous avons besoin de l’humilité du jeune garçon : nous ne pouvons que réciter l’ABC de l’évolution du terme diaconie, sans tenter de bricoler des interprétations théologiques qui laissent la plupard du temps perplexe. Est-ce que vous recevez toujours des réponses claires et des phrases complètes à la question : qu’est-ce que la diaconie ? Le vocable grec « diaconia » est tout simplement trop vaste dans ses significations. On peut mettre en évidence trois pistes :

  • Sur la base de Mc 10 :45 et de Mt 20,28, la diaconie peut être conçue comme un service d’amour qui comporte le sacrifice de celui qui sert. Ce serait la nouveauté du service selon Jésus : il n’en reste pas à l’image du service à table, il n’exprime pas seulement l’action d’aide au prochain motivée par l’amour, il implique bien plus un sacrifice complet, le don de sa vie, être là pour l’autre dans la vie et dans la mort.[2] C’est la ligne d’argumentation des institutions de diaconesses et des écoles diaconales. La diaconie – un service.
  • Le théologien australien John N. Collins a montré qu’en grec, la signification de base de « diaconia » recouvre le rôle de transmission, d’entremetteur, de médiateur, d’intermédiaire [3] Cette approche de la diaconie n’a été jusqu’à présent que rarement prise au sérieux dans le milieu germanophone.
  • Anni Hentschel, un théologienne du Nouveau Testament, a récemment montré que « diaconein » recouvre une relation entre une personne qui donne un ordre de mission et une personne qui l’exécute. La mission consiste souvent à transmettre un message ou un objet adressé à une autre personne. La diaconie – une mission – un peu comparable au travail d’un facteur.

Si l’on applique ces conclusions exégétiques au contenu du travail diaconal, on peut dire : les diacres au sens biblique font  un travail de transmission entre les communautés chrétiennes et les personnes, elles fortifient la foi, annoncent l’Évangile, ils édifient et participent à la direction des communautés. Le vocable « diakonein » désigne dans la Bible des aspects du ministère de l’Église (annonce de l’Évangile, mission, édification de la communauté) si différents de la diaconie traditionnelle que l’on peut se demander s’il ne vaudrait pas mieux ne plus parler de diaconie, mais d’action d’aide ou d’action solidaire. C’est bien ce que je propose avec Heinz Rüegger dans un livre à paraître en automne 2011. Abandonner le terme de diaconie délivrerait l’action solidaire de l’Église de bien des connotations inadéquates que véhicule le terme de diaconie – sans compter les discordes entre les diverses professions d’Église auquel le terme de diaconie donne lieu.

Comment malgré ces réticences fonder l’action solidaire de l’Église sur des bases théologiques ? Il faut prendre trois décisions relevant de la théologie systématique :

  1. Il faut différencier clairement entre action solidaire et le terme biblique « diaconia ». Il ne s’agit pas de garder un terme, mais de sonder tout ce que la chose recouvre. Nous pouvons alors nous ouvrir à toutes les formes d’action solidaire et humanitaire vécues dans le monde et qui se reflètent également dans la Bible.
  2. Fonder l’action solidaire sur les témoignages de toute la Bible, également sur l’Ancien Testament. Cela permettrait de rompre avec une longue tradition qui, en fondant la diaconie sur le Nouveau Testament et l’action de Jésus, se montrait présomptueuse vis-à-vis du judaïsme et a contribué à nourrir l’antisémitisme.
  3. Prendre au sérieux le fait que l’action solidaire n’est pas exclusivement chrétienne, mais représente bien un phénomène profondément humain. Les juifs, les athées peuvent aussi se comporter de manière solidaire. La solidarité est une catégorie anthropologique universelle. Aider est humain, fait partie de notre être d’humains.

C’est pourquoi nous devons à l’avenir fonder l’action solidaire non pas de manière christologique, mais sur une théologie de la Création qui considère l’action solidaire comme une tâche dévolue à tous les hommes, à toutes les femmes de quels horizons religieux qu’ils viennent. Ceci est particulièrement nécessaire dans le contexte multiculturel actuel et dans la perspective d’une Église dont les ressources s’amenuisent. Gerd Theissen à Heidelberg est l’un des seuls à avoir envisagé une telle approche.

Il n’est bien sûr pas faux de fonder la diaconie de manière christologique. Toutefois, comme les institutions diaconales doivent à l’avenir être témoins de l’Évangile en étant structurellement « entre » d’autres institutions sociales, il faut trouver un discours fondateur qui n’exclut et ne dévalue pas les personnes qui croient et pensent autrement.


B) La mission diaconale de l’Église

 

Comme agente de l’Église, la diaconie remplit une tâche de transmission. Les expériences diaconales de quartier à Zurich ou Hambourg marquent deux tendances : La diaconie travaille en réseau dans l’espace social comme

            Intermédiaire de service : dans la jungle des offres d’aide, la diaconie aiguille les personnes à travers les institutions. Elle exploite par exemple des cafés comme plaque tournante entre celles qui ont besoin d’aide et celles qui offrent de l’aide.

·           Et comme « habilitatrice communautaire professionnelle » (community enabler) : ces projets construisent dans le voisinage, en collaboration avec des bénévoles, des professionnels du travail social et des institutions un mode de vie communautaire qui permet de repérer les besoins de personnes en difficultés et d’y répondre tout en fortifiant les ressources des personnes elles-mêmes. Les personnes qui interviennent se réfèrent aux questions suivantes : 1. Que peut faire la personne par elle-même ? 2. Quels moyens techniques simples existent-ils qui pourraient assurer l’indépendance de la personne ? 3. A quelles compétences bénévoles  est-il possible de recourrir dans la planification de l’assistance de la personne ? 4. Dans quelle mesure et où le concours de professionnels est-il nécessaire ? 5. A partir de quand et pour combien de temps une solution en institution doit-elle être envisagée ?
Les communautés paroissiales doivent se transformer par leur mission diaconale en « Églises qui rendent capable » (enabling churches). « Une communauté qui rend capable est une communauté qui doit s’être donné les moyens d’inclure ses membres d’un point de vue social et juridique et qui par ce processus est devenu une communauté qui rend capable. »
[4]

L’inclusion n’est pas un concept théologique, mais plutôt sociologique. Il désigne la participation des personnes handicapées à la société. La société majoritaire des gens « normaux » marginalise et dévalue les handicapés. L’inclusion passe par une approche émotionnelle, par respect et estime. C’est ici que les Églises sont appelées à remplir leur fonction comme « agentes d’inclusion ».

Un projet de ce genre est en place dans le canton de Zurich : « va bene – mieux vivre à la maison » destiné aux personnes âgées. Il a été lancé par l’Institut Neumünster (issu d’une maison de diaconesses), l’Église réformée du Canton de Zurich, Pro Senectute et le service médical de la Ville de Zurich. Des bénévoles de l’Église spécialement formées rendent visite à des personnes âgées et repèrent leurs besoins, puis les mettent en contact au besoin avec un réseau de professionnels à même d’apporter l’aide nécessaire. La collaboration entre bénévoles et professionnels, la mise en rapport entre paroisses et institutions, l’inclusion des personnes dans la communauté tout en respectant leur différence – voilà un exemple de diaconie comme « agente d’inclusion ».


Il se pourrait que le culte lui aussi développe une dimension diaconale et devienne  un lieu d’intégration, un lieu d’unité dans la différence : chacun trouve ce dont il a besoin tout en sentant qu’il appartient à la communauté. Ainsi, il devrait être possible à chacun de participer au culte sans que quiconque pose la question de la qualité de membre de l’Église. De même, il devrait être possible d’être membre et de s’abstenir de participer à la communauté de l’Église. Les Églises en milieu urbain vivent un bouleversement de l’utilisation des églises (en tant que bâtiments). Je mentionne ici (au cours de l’exposé oral) mes expériences au Grossmünster de Zurich, qui attire chaque année des milliers de touristes.

 

C) La formation diaconale

L’Église évangélique réformée du Canton de Saint Gall met actuellement en consultation un règlement des services diaconaux où sont proposées deux professions : les diacres sociaux, qui font en Église un travail social sans dimension spécifiquement spirituelle -  sensiblement le même type de travail social que dans une autre institution. Ceux-ci disposent d’une formation sociale reconnue par l’État, de niveau  Haute École Spécialisée HES ou École Supérieure ES, complétée par un module théologique de formation en Église. Les diacres de leur côté jouent leur rôle dans l’édification de la communauté, accompagnent des groupes, font des visites à domicile, coachent les bénévoles, font de la cure d’âme.

Cet exemple montre l’ampleur du débat : les concepts professionnels divergent terriblement et font l’objet de débats depuis de longues années au sein de la Conférence du diaconat des Églises de Suisse alémanique (chargée de légiférer dans les questions de formation diaconales), mais aussi en Suisse romande. Sans pouvoir entrer dans ce débat, je propose trois visions d’avenir pour la profession diaconale :

1.      Le métier de diacre est un métier de la communication, doté de responsabilités de direction, de conseil et de transmission. Il ne doit donc pas être réduit aux « basses » tâches de l’aide à donner aux pauvres.

2.      Le diacre travaille dans la rencontre personnelle comme quelqu’un qui interprète la vie sous un angle religieux. Au niveau de l’organisation, il travaille à soigner le profil de l’organisation. Au niveau de la société, il travaille comme diacre communautaire, qui œuvre à tisser les liens au niveau du quartier.

3.      Donc, puisque la profession diaconale s’occupe de l’être humain dans son entier, de l’organisation et la société dans son entier, il s’agit de faire coïncider deux logiques professionnelles, celle du travail social et du droit d’une part, et de la théologie d’autre part.

Dans quel domaine que ce soit, les diacres feront à l’avenir ce qui va de soit – aider.



En guise de conclusion : des compagnons qui prennent parti pour Lazare

Lazare (Lc 16) est dans la tradition chrétienne le prototype de celui qui a besoin d’aide. La diaconie comme agente de l’Église doit prendre parti pour Lazare. Il est secondaire de savoir si Dieu se montre sous la forme de Lazare – lui, il le sait. A nous de réciter notre alphabet de l’aide, de chercher Dieu dans la prière et dans l’action les êtres humains autour de nous. Comme disait si bien Karl Barth dans une prédication de 1931 à Bonn : « Celui qui cherche celui que l’Écriture appelle Dieu, il faut qu’il le cherche auprès de Lazare. S’il l’a trouvé, il l’a trouvé auprès de Lazare. Celui qui passe à côté de Lazare ne trouvera jamais Dieu. »

Dans toutes nos réflexions sur la diaconie, ne perdons pas de vue Lazare. Lazare est notre vision d’espérance.



Résumé : Jacques-Antoine von Allmen


[1] Henk de Roest, Ko-Initiieren, Ko-Wahrnehmen und strukturell „dazwischen“ sein, in: Johannes Eurich, u.a. (Hrsg.), Kirchen aktiv gegen Armut und Ausgrenzung, 2011, 232-246, 246.

[2] Beyer, Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testament II, 85

[3] John Collins, Diakonia, Re-Interpreting the Ancient Sources, New York, 1990, 77.

[4] Enabling Community. Gemeinwesen zur Inklusion befähigen! Hg. Von der Evangelischen Stiftung Alsterdorf und Katholischen Hochschule für Sozialwesen Berlin, Berlin/Hamburg 2009,3.